Les musiques tsiganes

Croisée des influences et des identités

Les Tsiganes sont souvent objet d’incompréhensions et de craintes mais paradoxalement ils jouissent d'un grand prestige dans le domaine de la musique, art profondément ancré dans leur histoire dès ses origines. Si leur nomadisme les a contraint, au cours des siècles passés à fonder principalement leur pratique musicale sur le chant et la danse, leurs migrations culturelles leur a fait intégrer des instruments tels que : le violon, la contrebasse, le cymbalum, la clarinette, l'accordéon et bien évidemment la guitare.

Dans les Balkans et dans de nombreux pays d'Europe Centrale, les musiciens tsiganes ont provoqué un immense brassage musical. Ils ont fait surgir des musiques nouvelles issues des folklores locaux, des influences orientales et de ce mélange d'exubérance, de mélancolie et de virtuosité qui caractérisent l’ensemble de ces musiques :

  • Les tarafs et fanfares d’Europe de l’Est qui sont aujourd’hui très à l’honneur dans les programmations de festivals et les expressions musicales urbaines.
  • Le jazz manouche issu de la création du guitariste Django Reinhardt, instrumentiste de génie qui a largement contribué à l’histoire du jazz. Cet aspect musical est aujourd’hui une source d’influence dans bien des domaines musicaux et notamment dans la nouvelle chanson française (Sanséverino, Thomas Dutronc...).
  • Plus au sud, en Andalousie, le flamenco, univers artistique extrêmement fécond, qui est le fruit de l'union d'une très ancienne tradition musicale et de l’expression même des Gitans.

Peut on dire qu’il y ait une musique tsigane... ou plutôt une manière tsigane de jouer de la musique, expression d’une liberté d’improvisation, d’un goût profond pour les croisements musicaux et de plus en plus inclassable ?

Un peu d’étymologie :

  • Tsigane : terme issu du mot « athnganos » (qui ne touche pas) qui était une secte de manichéens venus de Phrygie et qui a donné « atsinganos », en grec byzantin, puis par évolution de prononciation « czigany » (en hongrois), « tzigeuner » (en allemand), « cigain » (en France au XVème siècle), « tchingueniennes » (vers 1664) et « tsigane » (depuis 1843 en français). On utilise le terme « tsigane » de manière très générique pour désigner l’ensemble des populations constituant cette identité.
  • Manouche : appellation familière issue du mot « manouch » (homme).
  • Romanichel : nom qu’ils se donnaient eux mêmes « romani cels » (les enfants des roms). Ce terme à été détourné de son sens et employé plus tard en France de manière très péjorative.
  • Rom ou Rrom : terme officiel, reconnu par le Conseil de l'Europe pour désigner les minorités tsiganes d'Europe de l'est.
  • Gitan : terme issu du nom « Egyptanos » ceux de la petite Egypte (la Grèce)... qui par extension donnera « Gitanos » (en espagnol), « Gitan » en français et « Gypsie » en anglais. Ces noms sont apparus à diverses périodes, liées au nomadisme de cette population à travers l’Europe.
  • Bohémien : membre de populations nomades qu'on croyait originaires de Bohême (région située dans l'actuelle République Tchèque). Le roi Sigismond de Bohème, était un protecteur des Tsiganes.
  • Gens du voyage : appellation politiquement correcte rendant cependant mieux compte de ce peuple errant qui traverse les frontières, sans racine territoriale, apatride, qui a maintenu, en dépit de dix siècles de pressions et de persécutions, un corpus culturel et linguistique.

Les Tsiganes et l’Europe

Les Tsiganes constituent la première minorité transnationale d'Europe, forte de plusieurs millions de personnes, approximativement 5 % de la population européenne. Mais ces chiffres ne sont qu’indicatifs dans la mesure où les Tsiganes forment une population mobile. En effet, elle se caractérise par le nomadisme, une langue commune, le romani et des coutumes propres, originales, suscitant à la fois fascination et méfiance. Le cas de ce peuple est singulier car il correspond à une destinée unique. Il s’agit d’une population aux composantes identitaires d’ethnies parfaitement définies (Gitans, Roms, Manouches, Sintis...) qui, à travers le temps et l’espace, depuis plus de 1000 ans et au-delà des frontières de l’Europe dans un premier temps, ont mené une gigantesque migration sans rien perdre de leur unicité.

Les langues des populations tsiganes

Les Roms parlent de nombreuses langues. Certaines leur sont propres, d'autres sont celles des contrées qu'ils ont traversées et où ils vivent. D'autres encore sont des dialectes nés de ces multiples influences. Ils parlent aussi les langues dominantes de la région dans laquelle ils vivent. A titre d’exemples :

  • Les Roms du Kosovo parlent quotidiennement quatre langues et ce dès leur plus jeune âge : l'albanais, le romani, le serbo-croate et le turc.
  • En Slovaquie, beaucoup de Roms parlent à la fois le romani, le slovaque et le hongrois.
  • La quasi-totalité des Roms parlant les langues d'origine romani sont bilingues. Cependant un nombre indéterminé ne parlent que les langues des pays où ils vivent ou ont vécu.
  • Les Gitans, eux s'expriment plus souvent en dialectes hispaniques dont est constitué en partie le calo, leur langue distinctive.

Roms, Gitans, Manouches et monde du travail

Roms, gitans et manouches possédaient des atouts non négligeables leur permettant de s’insérer dans l’économie des régions traversées. Ils se présentaient comme artisans, artistes et commerçants, tels des travailleurs indépendants maîtres de leur temps de travail, soucieux d’une rentabilité rapide et faisant preuve d’une polyvalence suffisante pour s’adapter aux demandes et aux besoins temporaires. Longtemps les Roms ont pu vivre de leurs traditions économiques, notamment comme itinérants, mais également comme sédentaires, là où des débouchés locaux leur étaient assurés.
Cependant, les pouvoirs publics d'Europe Occidentale d’abord, puis d'Europe Centrale et Orientale, se sont échinés à présenter les Roms comme une population allogène, asociale, sans culture propre. L’évolution des contraintes du marché et des habitudes de consommation de même que la sophistication de la production des biens ont contribué à l’appauvrissement croissant de plusieurs communautés tsiganes. Les activités commerciales d’un grand nombre de Roms sont contrecarrées par une législation qui ne tient absolument pas compte de leurs compétences ou de leurs intérêts en la matière.

Histoire des tsiganes depuis le Xème siècle

Quelques dates essentielles :

  • 900 : Départ de l'Inde ( région du Sind et des bords de l'Indus )
  • 950 : Un historien d'Hispahan raconte l'arrivée de musiciens venant de l'Inde
  • 1000 : Légende du poète Ferdousi sur les Louris de Perse évoquant une présence nomade importante sur ces territoires
  • 1322 : Des frères mineurs signalent des tsiganes en Crète
  • 1370 : Esclavage des Roms en Roumanie (forgerons, briquetiers...)
  • 1415 : Arrivée en France, passage en Bohême et en Helvétie
  • 1425 : Entrée en Espagne (Saragosse)
  • 1427 : Arrivée à Paris, campements à Saint Denis
  • 1430 : Les Tsiganes sont « signalés » à travers une grande partie de la France
  • 1435 : Participation des Tsiganes au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle
  • 1471 : La Suisse décrète l'expulsion de tous les Tsiganes présents sur son territoire
  • 1500 : L'Allemagne expulse également tous les Tsiganes
  • 1508 : La duchesse Anne écrit à Nantes, un mandement qui permet aux Tsiganes de participer au pèlerinage du Mont-Saint-Michel
  • 1600 : Exode vers le Portugal, le Brésil, l'Afrique du Nord...
  • 1682 : Le roi de France promulgue une déclaration contre les Bohémiens. Un édit de Colbert les envoie aux galères
  • 1721 : Des Tsiganes venant d'Ukraine traversent la Russie d'Est en Ouest
  • 1783 : Charles III déclare les Gitans égaux en droits des autres citoyens
  • 1866 : Arrivée en France de Roms de Hongrie
  • 1896 : Installation de Gitans en Avignon. La même année, des Gitans venant d'Algérie sont signalés aux Saintes-Maries-de-La-Mer
  • 1897 : Proposition d'une pièce d'identité spéciale pour Bohémiens et nomades
  • 1901 : Signalement de Gitans venant du Nord de la France aux Saintes-Maries-de-La-Mer
  • 1906 : En Haute-Loire, un tsigane né en Bosnie et venant d'Amérique du Sud traverse le département avec un ours
  • 1907 : Clémenceau organise le repérage des nomades et demande la mise en place d'un recensement anthropométrique
  • 1912 : Vote de la loi instituant l'obligation du carnet anthropométrique en France
  • 1926 : En Allemagne, un décret est pris pour la suppression du « fléau tsigane »
  • 1937 : Himmler autorise la police à s'emparer des Tsiganes
  • 1940-1943 : Déportation des Tsiganes, respectivement en Pologne et à Auschwitz
  • 1949 : Fondation des Études Tsiganes
  • 1962 : Accord franco-yougoslave sur la main-d'œuvre. Début de la migration des Tsiganes yougoslaves
  • 1974 : Élection au Parlement Européen d'un représentant Gitan
  • 1984 : Reconnaissance par l'Allemagne du génocide de la seconde guerre mondiale envers les Tsiganes
  • 1985 : Modification des titres de circulation accordés aux gens du voyages
  • Depuis 1990 : un certain nombre de lois et décrets tentent de favoriser la protection et l'insertion sociale des gens du voyage. Ces textes portent sur le stationnement dans les communes, la scolarisation des enfants de familles nomades et la prise en compte de droits sociaux.
  • Juillet 2000 : Instauration de la loi Besson et des schémas départementaux sur l’accueil des gens du voyage.

Trois exemples d’univers musicaux

La musique roumaine et le taraf

Vers la fin du XIXème siècle, les besoins de musique du village ne peuvent plus être satisfaits par les sonorités trop minimalistes de la guimbarde, de la flûte et de la cornemuse. Pour y suppléer, les musiciens recourent aux importations séduisantes des villes : clarinette, violon et guitare puis plus tard accordéon. À cette époque les ensembles instrumentaux multiplient leurs efforts en ce sens et les contacts de plus en plus fréquents avec les foires et la ville offrent une solution plus attrayante, un ensemble pluri-instrumental possédant des possibilités harmoniques : le taraf urbain.
Parallèlement, la rencontre entre chansons de facture balkanique, chants et rythmes de danse ruraux, quadrilles, valses et romances d’auteurs, a suscité la rencontre du savant et du populaire et le croisement des influences entre l'Orient et l'Occident. Les villages roumains, bien entendu, réagissent à ces changements et doivent s’adapter à ces nouvelles formes et sonorités séductrices, les assimiler et les concilier avec la culture locale. C’est là que les « lautaris », musiciens tsiganes professionnels, entrent en jeu. Naissent alors deux formes de tarafs. Le taraf propre au village et le taraf plus moderne emprunté des villes. Ces musiciens tsiganes, riches de leur expériences musicales acquises dans les villes, les foires et les faubourgs, composent alors de petits ensembles de musique qu’ils proposent aux villageois. Ils se voient ainsi confier parfois l’animation musicale des villages. Après 1848, l’affranchissement des tsiganes qui jusque là avaient été esclaves pour beaucoup, leur permet de s’installer massivement à la périphérie des villages et d’offrir ainsi leurs services à la communauté villageoise roumaine. Peu à peu ces tarafs de villages s’étoffent, incorporant d’autres influences des tarafs urbains : la contrebasse, le cymbalum, la guitare et bien plus tard l’accordéon feront leur apparition, faisant gagner aux ensembles instrumentaux, richesse harmonique, complexité de jeu et diversité des orchestrations.

Fanfares roumaines et moldaves

La Moldavie abrite plusieurs milliers de musiciens qui se sont mêlés à ceux des Carpates, des forêts ou des plaines. La Transylvanie, où les musiques pour cordes sont prédominantes, regroupe de nombreux violonistes tandis que la Moldavie résonne du son de ses multiples fanfares. Les plaines et les collines de Moldavie, au nord-est de la Roumanie, sont réputées sur le plan artistique pour la diversité et le niveau élevé des fanfares locales. De nombreux villages, dans lesquels les Tsiganes sont maintenant sédentarisés, possèdent leur fanfare. Les villageois l’évoquent avec fierté en soulignant les rivalités d’excellence qui existent, autant parmi les très vieux musiciens que parmi les jeunes gens. Dans le village de Zece Prajini, plusieurs groupes de cuivre se côtoient, généralement constitués de deux clarinettes, deux trompettes, un saxophone ténor, un baryton, une grosse-caisse, deux basses et un petit tuba. Comme les « violoneux », ils s’appuient sur des répertoires empruntés aux Hongrois, aux Roumains de souche mais aussi aux musiciens de passage des diverses occupations du territoire comme les Turcs ou les Allemands. Aujourd’hui, dans cette partie de la Roumanie, on trouve principalement quatre fanfares réputées qui font la gloire artistique et participent implicitement au développement économique des villages environnants : la fanfare Shukar, dont le nom signifie « excellente », la fanfare Paysanne Moldave qui est très populaire dans cette région, la fanfare Speranta de Zece Prajini, reconue pour la grande virtuosité de ses musiciens et bien sur la célèbre fanfare Ciocarlia de renommée internationale.

Musique des gitans d’Andalousie, petite introduction au flamenco

L'origine du flamenco a donné lieu à différentes thèses. Le genre musical que l'on appelle flamenco est le produit d'une tradition vivante, localisée en Andalousie dans le triangle Séville, Cadix, Huelva. Au cours des siècles il s'est transformé en une forme artistique très structurée, qui utilise le chant (cante), la danse (baile), le jeu de la guitare (toque). En 1922, le premier concours de cante jondo (chant profond) est organisé à Grenade. Il contribua à conférer au flamenco ses lettres de noblesse. Prônés par des artistes et des intellectuels de grande renommée comme Manuel de Falla et de Federico García Lorca, le flamenco connut à partir de cette période une reconnaissance officielle. Celle-ci fut confirmée par la notoriété grandissante de nombreux artistes. Aujourd’hui, le flamenco est écouté et même enseigné dans le monde entier. De jeunes artistes soucieux de préserver leur identité « flamenca » opèrent des métissages musicaux avec le jazz, les musiques de l’Inde du Nord et quelques formes de musiques actuelles.

Cante, toque y baile : l’essence du flamenco

Dans le Flamenco, le chant a un statut à part vis à vis de la guitare et de la danse. Rappelons qu'à l'origine, la plupart des chants s'interprétaient « a palo seco », c'est à dire sans accompagnement . C'est encore le cas pour certains chants comme les tonás. Dans les fêtes privées, les gitans se passaient souvent d'instruments et se contentaient des palmas (frappes des mains) qui accompagnaient le chant ou la danse. La guitare est devenu un élément important par la suite. Actuellement, le chant, la danse et la guitare occupent chacun une place tout aussi honorable et l'existence de cette harmonieuse trilogie est l'une des grandes richesses du flamenco. C'est un art perpétuellement en création dont l’évolution est liée à la chaine générationnelle des danseurs, musiciens et chanteurs qui en forment l'inépuisable famille. Depuis le début du XXème siècle, des caves du Sacromonte, aux scènes du monde entier et sans le détourner des fondements qui lui ont donné vie, chacun y invente son style, « puro » ou impur : qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse ! Bref, le flamenco revendique en quelque sorte une éternelle jeunesse, rebelle et toujours éminemment poétique, avec les mots de la douleur et de la joie, ceux de tous les jours et de toutes les nuits.
Le « duende » ou l'état de grâce est ce moment particulier, « ce coup de foudre qui terrasse l'auditeur quand la musique est trop intense ou la danse trop belle ». S'imprégner du « cante », laisser le rythme des « compas » prendre possession de soi : le « duende » fait mal, il blesse tout autant qu'il porte à l'enthousiasme, mais il ne se produit qu'à l'improviste et reste à jamais fugace. Les mots sont impuissants et chercher le « duende », c'est déjà le perdre. Il y a dans le « duende », la trace impalpable du sacré et du mystérieux qui constitue l'émotion humaine.

Glossaire de base du flamenco :

  • Flamenco : art musical et chorégraphique de l'Espagne, né de la rencontre culturelle entre le peuple gitan et andalou
  • Andalousie : région du Sud de l'Espagne
  • Séville, Cadix, Jerez : villes importantes où est né le flamenco
  • Cante : chant (cantaor : chanteur)
  • Toque : jeu de la guitare
  • Baile : danse (bailaor ou bailaora : danseur ou danseuse)
  • Palmas : frappes des mains
  • Pitos : claquements de doigts (remplace les castagnettes)
  • Zapateados : frappes des pieds (zapatos de baile : chaussures de danse)
  • Jaleo : cris et exclamations individuels ou collectifs pour encourager les musiciens et les danseurs
  • Tablao : lieu ou espace scénique où se produit le flamenco
  • Alegrias, sevillanas, bulerias, soleares, rondeñas, tangos... : formes de palos (styles) de chants et de danses qui constituent le répertoire du flamenco