Introduction à la musique arabo-andalouse

Un pont sur la méditerranée

On entend par musique arabo-andalouse la musique originaire d’Al-Andalus, qui est le nom donné par les Arabes à la péninsule ibérique qu’ils occupèrent pendant sept siècles durant lesquels ils organisent une vie de cour sous le règne de grands califes. Après la chute de Grenade en 1492 et donc la fin de la présence arabe en Al-Andalus, de nombreuses familles trouvèrent refuge au Maghreb, véhiculant ainsi de l’autre côté de la Méditerranée un patrimoine culturel dont la musique constitue une identité très influente. Après 1609, date de l'expulsion définitive des « Morisques », le Maghreb, devient l'unique défenseur et continuateur de cette tradition musicale. Cette musique, originaire d’Al-Andalus, a continué de se développer au Maroc, en Algérie et en Tunisie sous la forme de « noubas ». Ce style s’est ensuite répandu dans quelques autres pays du Maghreb et du Mashreq, lui conférant en chaque lieu, des caractéristiques propres.

Ziryab, le merle noir

Un des musiciens emblématiques de cette histoire est Ziryab, le grand maître de l’école arabo-andalouse. Il est à Bagdad le disciple d’un grand maître de l’école des « Udistes ». Surpassant le talent de son maître, Ziryab est obligé de quitter Bagdad et se retrouve à Cordoue en 822. Ziryab est non seulement un musicien extraordinaire mais aussi un grand lettré, un astronome, un géographe... et un fin gourmet. On lui doit les plus importants fondements de la tradition du oud en Al-Andalus et l’élaboration du système musical des noubas qui a déterminé les formes, les genres et les modes pratiqués encore de nos jours.

Corpus et styles

La musique arabo-andalouse, est d’abord appelée « al-ala » ou « al-andaloussi » au Maroc, « gharnati » ou « san'â » en Algérie, « malouf » en Tunisie et en Libye. Une importante source de chants constitue le corpus de ces « nawbat » (noubas) et sont composés sur des formes poétiques qui furent entre autres une des sources des « Cantigas de Santa Maria » du roi Alphonse X de Castille.
Cette musique repose sur des règles très strictes mais elle est au départ une musique non écrite se transmettant oralement de maître à élève. Ce n'est qu'à partir du XVIIIème siècle que des corpus écrits apparaissent, recueillant ce répertoire poétique menacé. Au début du XXème siècle, cette musique a fait l’objet d’un recueil systématique par le biais de transcriptions musicales.

Introduction aux éléments musicaux et à leur symbolique

Le « tab' » (plur. « tubu' ») désigne au Maghreb l'ensemble des manifestations que produirait la musique sur un auditeur... Ce concept qui prête à la musique le pouvoir de modifier les états psychophysiologiques renvoie aussi aux caractéristiques mélodiques des compositions musicales. On comprend alors que plusieurs « sciences » sont venues « graviter » autour de cette notion de « tab' » par delà la théorie musicale : la médecine et l'alchimie avec la théorie des éléments (air, feu, terre et eau), l’astronomie et les mathématiques avec les références aux nombres et à leur symbolique ainsi que d'autres sciences ésotériques. La tradition rapporte que chaque nouba devait se jouer à une heure de la journée : Sika en début d'après-midi, Ramal au coucher, Raml-al-Maya en début de soirée, Aaraq, Zidane et Hsin avant minuit, Mjenba à minuit, Dhîl, Rasd et Mezmoum après minuit, Rasd-ed-Dhîl, Maya et Rehaoui juste avant l'aube. Cette idée d'associer une nouba ou des « tubu' » à des heures du jour se retrouve dans tous les répertoires maghrébins de la nouba.

Trois écoles, une multiplicité de styles, un fond musical commun : la nouba

L’école marocaine

Au Maroc, les Andalous apportent trois formes musicales : « tarab al-âla », forme principale rencontrée à Fès, « tarab al-gharnâti », forme rencontrée à Oujda, Rabat et Salé ainsi que les « piûtim » et les « trîq » pratiquées par les juifs. Le pays est fortement imprégné par la culture arabo-andalouse pour de multiples et évidentes raisons. Par sa proximité géographique avec l'Espagne qui fera qu'une large majorité d'arabo-andalous chassés s'installeront par strates successives (avant et après 1492 et en 1609) au Maroc. Cette musique est restée très vivace au Maroc où elle possède un véritable public d'avertis depuis des siècles.

L’école algérienne

La musique classique arabo-andalouse, d'expression arabe (classique), est présente en Algérie, au travers de trois importantes écoles : le « gharnati » de Tlemcen qui se revendique de Grenade, le « ça'naa » d'Alger qui se revendique de Cordoue et le « malouf » de Constantine d'influence ottomane qui se revendique aussi de Séville. La ville de Tlemcen est la capitale de la musique arabo-andalouse en Algérie. Elle est le berceau de grands artistes de ce genre. Deux anciennes écoles de musique arabo-andalouse co-existent en Algérie. Celle de Tlemcen et de Constantine. L'école d'Alger ne fut fondé que plus tardivement. Elle est davantage reconnue comme un berceau du « hawzi », un autre genre musical qui découle de la musique andalouse.

L’école tunisienne

Le « malouf » tunisien a subit l'influence ottomane qui se traduit par l'usage des modes (« maqâmat ») et des formes (« bashraf » et « samai ») turques. L’accord des instruments reste maghrébin et la musique reste ancrée dans le genre arabo-andalou et l'art de la nouba. L'école de Kairouan s'est transportée à Tunis, où le « malouf » est particulièrement bien représenté. Les modes sont basés sur certains micro-intervalles ottomans.

L'école libyenne

Le « malouf » libyen a quasi disparu aujourd'hui et n'est plus guère représenté que par l’Ensemble de Malouf de la Grande Jamahiriya, détenteur de cette tradition.

En ce qui concerne l’Espagne

Sous l'impulsion de musiciens spécialistes du répertoire médiéval ibérique, tels Grégorio, Luis, Carlos et Eduardo Paniagua (membres de l'Atrium Musicae), Luis Delgado, Begonia Olavide et les ensembles Calamus, Mudejar et Ibn Baya, une complicité s'est établie avec des musiciens marocains pour réinterpréter les noubat en terre andalouse.

En ce qui concerne Israël

Suite à l'émigration des Juifs vers ce pays, des musiciens arabo-andalous maghrébins s'y sont retrouvés et ont formé l'Orchestre Andalou d'Israël en 1994, alors que cette musique était éteinte au Moyen-Orient.

Exemple d’orchestre arabo-andalou : l'orchestre andalou-marocain

Les principaux instruments

L’ensemble est constitué de musiciens à la fois instrumentistes et chanteurs et la direction de l'orchestre est traditionnellement assurée par un des instrumentistes. Le rôle du chef est de donner le départ du chant, alors aussitôt enchaîné par les autres musiciens. Du fait de la grande souplesse laissée aux orchestres quant au choix des instruments et au nombre d'instrumentistes, il existe une grande variété de formations exécutant ce répertoire : ensembles marocains traditionnels, ensembles espagnols ou hispano-marocains tentant de réinterpréter le répertoire, orchestres modernes tentant d'adjoindre d'autres instruments... autant de versions possible d’une même pièce musicale.
Le rabâb est un instrument à cordes frottées à l’aide d’un archet. Il est présent dans tout le monde arabe. Le rabâb marocain est une vièle munie de deux cordes faites en boyaux. Le musicien tient l'instrument en position verticale, posé sur le genou droit et l'archet dans la main droite. La main gauche appuie directement sur les cordes, sans utilisation de la touche. Le rabâb, par sa sonorité particulière, est aisément reconnaissable au sein de l'ensemble. Par sa nature de basse, il joue un rôle de soutien presque permanent. C'est également à lui qu'est assignée la responsabilité de lancer les débuts de phrase instrumentales et chantées. Il assure aussi les transitions durant lesquelles on peut l'entendre en solo.
Le « 'ûd » est un luth à manche court, sans frette. Le mot « 'ûd » (oud) signifie « bois ». Il est à l’origine du luth occidental du moyen-âge. On distingue deux sortes de « 'ûd » : le « 'ûd 'arbî » (luth arabe) et le « 'ûd sharqî » (luth oriental) également nommé « 'ûd maçrî » (luth égyptien). Le premier, luth de la musique arabo-andalouse, est muni de quatre chœurs (cordes doubles). Son usage tend à se raréfier au profit du second, muni quant à lui de cinq ou six chœurs (cinq cordes doubles et une simple).
Le târ s’apparente au tambourin, donc sur cadre circulaire muni d’une fine peau de chèvre. Il est percé généralement de cinq rangées d'ouvertures où se fixent des cymbalettes circulaires en cuivre ou en laiton. L'instrumentiste tient le târ dans la main gauche, entre le pouce et l'index, le pouce étant passé à l'intérieur du cadre. Le majeur et l'annulaire actionnent les cymbalettes, également mises en mouvement par le jeu du poignet. Au sein de l’orchestre arabo-andalou, la responsabilité du joueur de târ est capitale ; c'est à lui que revient le rôle de déterminer et de maintenir le tempo ainsi que de gérer les accélérations.

Les ensembles marocains traditionnels

Actuellement, les orchestres des grandes villes marocaines comprennent en moyenne douze musiciens. Ce nombre, fixé par une commission nationale pour la réalisation de l'Anthologie Al-Âla en 1989 est devenu une référence en la matière. D'autres ensembles, dans un souci d'authenticité, ont choisi d'interpréter le répertoire avec un nombre plus restreint de musiciens, six à huit environ et d'intégrer des instruments tels que le swissen (petit luth) ou le qânûn (cithare).

Les ensembles espagnols ou hispano-marocains

Des ensembles tels que l'Atrium Musicae de Madrid ou l'Ensemble Ibn Bâya ont centré leur travail sur un retour aux sources de la musique arabo-andalouse. Le choix des instruments, flûtes médiévales, castagnettes andalouses ou encore ghayta (instrument à anche double qui s'apparente au chalumeau) par exemple, est une volonté de replacer le répertoire dans son contexte historique et de raviver « l'esprit d'al-Andalus ». Ces deux orchestres ont comme principale caractéristique d'être formés d'un petit nombre de musiciens tout en utilisant un grand nombre d'instruments. Presque tous les musiciens en effet jouent de plusieurs instruments et en changent en fonction des pièces exécutées. Il en résulte une interprétation particulièrement riche du point de vue du timbre.

Les ensembles « modernes »

Certains orchestres de musique arabo-andalouse ont introduit dans leurs ensembles des instruments « modernes ». Ainsi on a vu apparaître, aux côtés des instruments traditionnels, des instruments tels que la clarinette, l'accordéon, la flûte traversière, le saxophone, la batterie, la guitare ou encore le clavier électronique. A titre de comparaison, on peut remarquer que la musique andalouse-algérienne (représentée au Maroc, principalement à Oujda et Rabat, par le « tarab al-gharnâti ») a, quant à elle, assimilé depuis longtemps des instruments tels que le banjo, la mandoline, la guitare ou encore le piano.