Le Pansori

Opéra populaire coréen

Le pansori est un spectacle donné par un chanteur ou une chanteuse accompagnés d'un percussionniste. L'interprète, « gwangdae »,  est à la fois chanteur, conteur et comédien-mime, tenant à lui seul tout les rôles, entre récitatifs et chants. Son accompagnateur, « gosu », joue le tambour traditionnel, « soribuk ». Il ne se contente pas de le soutenir rythmiquement mais l'invective et l'encourage verbalement tout au long de la pièce interprétée. Le public prend également part à ce long chant épique au travers d'exclamations relatives aux sentiments et aux valeurs exprimées par l'histoire et pour souligner la qualité de l'interprétation...

Étymologie

Le mot « pansori » se prononce avec deux « n » et un « p » fortement soufflé ce qui donne phonétiquement « p'annsori ». « P'an » fait référence à un lieu public de réjouissances et « sori » désigne la parole ou le chant. Deux écritures sont donc possibles : p'ansori et pansori.

Histoire et contexte social

Dater précisément l'apparition du pansori est quasiment impossible. Art du peuple n'ayant sûrement suscité que peu d'intérêt parmi les lettrés de l'époque, il n'en subsiste donc que bien peu de documents.
Nous sommes au début du XVIIIème siècle et cet art vocal prend naissance dans les couches les plus basses de la société coréenne. Les formes rituelles chamaniques populaires auront une influence très importante dans l'aspect visuel et l'esthétique musicale du pansori.
Dans l'ancienne Corée, l'élite aristocratique était nourrie de culture chinoise conforme à leur rang et le peuple avait sa propre culture, liée à l'oralité et marquée par des tendances et des croyances tout autres. C'est sans doute la raison pour laquelle la forme pansori évoque par certains cotés le chamanisme et véhicule une gamme de sentiments et de valeurs qui sont ceux du petit peuple d'alors.
Ce sont donc des artistes populaires, troubadours et nomades appelés « gwangdae » qui vont véhiculer le fond de tradition populaire et accomplir également un certains nombre de rites sociaux, plus ou moins religieux. Il faudra attendre le XIXème siècle pour qu'un lettré s'intéresse, pratique lui-même le pansori, en fixe les contenus de manière plus théorique et développe la notion de mise en scène. C'est ainsi que cet art peu à peu reconnu par la société aristocratique trouvera sa place dans l'art musical officiel de la Corée.
En ce qui concerne les sources et les récits, les poèmes narratifs qui constituent le cœur littéraire des pansoris sont issus d'une longue tradition orale au cour de laquelle les interprètes se sont appropriés les histoires populaires, les ont « dramatisées » mimées enrichies d'allusions piquantes, de descriptions osées et d'anecdotes pathétiques ou attendrissantes. Dans cette tradition orale, l'art de la métaphore à joué un rôle important permettant de dénoncer de manière dissimulée, se moquer sans offenser, faire rire du plus tragique.

Répertoire

Il est important de souligner que le répertoire du pansori n'est pas l'œuvre de compositeurs mais véritablement issu de sources épiques véhiculées par la tradition orale. Même s'il existe un fond d'histoires populaire symboliques de cet forme de théâtre chanté, chaque interprète se l'approprie. Tout en respectant des règles de forme, il improvise, embellit et les livrets de chacun des maîtres de cet art sont quasi personnels.
On sait qu'il existait par le passé douze ou treize pansoris mais certains d'entre eux sont tombés dans l'oubli. Chaque pansori véhicule un certain nombre de valeurs sentimentales, philosophiques et moralistes. Aujourd'hui seules cinq pièces subsistent dans les représentations scéniques.
La plus célèbre d'entre-elles reste Chunhyang-ga qui conte une histoire d'amour entre une belle jeune fille issu d'un milieu aristocratique et un jeune noble destiné à devenir un grand lettré. Les périples de cette histoire évoquent les délices de l'amour, la fidélité, la dénonciation de la privation de liberté et la volonté de réformer la hiérarchie sociale. Ce grand thème du répertoire de pansori a fait l'objet d'un film réalisé par le cinéaste coréen Im Kwon Taek, paru sur les écrans en 2000.

Autres pansoris connus :

  • Simchông-ga : une jeune femme donnée en pâture à la mer pour calmer une tempête mais sauvée par une intervention surnaturelle.
  • Hungbo-ga : deux frères dont les destinées s'affrontent entre bonté et cupidité.
  • Sugung-ga : le chant du palais des eaux est une satire sociale qui reflète les contradictions de la société des humains et parodiée par des animaux.
  • Chôkpyôk-ga : le chant de la falaise rouge est une épopée guerrière où le ton n'est pas à l'exaltation mais à la destruction du mythe.

Forme scénique et esthétisme

À l'origine, cette tradition de chanteurs se produisaient dans les foires ou sur les marchés et parfois dans les demeures des lettrés. « Soripan » désigne le lieu même de la représentation qui était alors une place publique. On y déployait une natte à même le sol qui déterminait l'espace nécessaire au déroulement de l'histoire. Les croyances chamanistes au travers desquelles la forme pansori puise une partie de ses influences ont été déterminantes dans la disposition scénique (orientation du chanteur, du percussionniste et disposition du public).
L'utilisation d'un éventail comme élément rythmique et temporel permettait au chanteur de marquer les transitions entre les différents mouvements de la pièce mais également de capter l'attention du public à un moment précis, accentuer un détail, marquer un sentiment. Par le passé, les chanteuses utilisaient plus volontiers un mouchoir mais aujourd'hui cette distinction n'a plus cours.

La participation active du public est aussi une composante fondamentale puisqu'elle nourrit le chanteur d'une émotion plus collective. La relation tri-partite du Pansori à pour effet de renforcer le sentiment collectif et partager les valeurs sociales, qu'elles soient de nature historique ou plus philosophiques.

Le Pansori peut donc être défini comme la réunion de quatre éléments fondamentaux :

  • « Chang » : le chant
  • « Aniri » : la récitation
  • « Neoreumsae » : la gestuelle
  • « Chuimsae » : rôle tenu par le « gosu » mais aussi indirectement par les spectateurs

Forme musicale

Une interprétation de pansori peut durer plusieurs heures. L'interprète doit maîtriser la force et la tenue de la voix, la multiplicité des timbres requis, l'inventivité et bien sur la mémoire de ces longs textes épiques. Autant de composantes qui font que le pansori est bien sûr le fruit d'un entraînement long et scrupuleux, parfois violent (grottes et chutes d'eau comme lieu d'entraînement). On parle de « voix de jade, voix tremblante, voix de fer », le tout imprégné d'une capacité à alterner sans cesse souffrance et humour.
L'accompagnateur, joueur de tambour, doit bien entendu posséder des qualités rythmique très poussées. Il est aussi là pour diriger le chanteur, le soutenir en s'adaptant spontanément à son interprétation. Il intervient également lorsque le chant s'interrompt, animant ces pauses par son jeu rythmique et ses répliques. Il joue aussi un rôle très important concernant l'atmosphère générale entre le chanteur et le public devant susciter l'un, parfois l'autre et favoriser le partage du sentiment suscité par la pièce interprétée. Le caractère contrasté de la culture coréenne mélange volontiers sous des apparences métaphoriques rigidité et émotivité, sérieux et puérilité, humour et désespoir. Le pansori en est un exemple des plus significatifs.

Spécificités techniques, vocales et instrumentales

On retrouve une dominante pentatonique pour le développement mélodique. Il faut penser que dans l'esthétique générale de la musique coréenne, la note, le son unique, isolé, revêt autant d'importance, voir parfois plus que le schéma mélodique tel qu'il est apprécié en occident. Le traitement modal, sans support harmonique comme c'est le cas dans toute la musique coréenne et bien d'autres en Extrême-Orient, permet cette mise en valeur de la note pour elle même. Le choix des modes utilisés réponds au caractère de la pièce interprétée et à la couleur imposée par les sentiments qu'il va falloir musicaliser. Autour de la couleur modale, les embellissements, les effets mélodiques de vibrato, de glissando, les accentuations et quelques spécificités techniques (passage d'une note à une autre, choix de registres...) viennent soutenir l'expression.

En ce qui concerne le rythme, le pansori étant un art populaire, il n'était pas concerné par la notation savante. Avant tout improvisation, il n'est cependant pas exempt de schémas rythmiques précis. Ces rythmes sont de nature cycliques et basés sur un effet contrastant de tension et de relâchement, renforçant ainsi l'atmosphère musicale du pansori. L'ensemble d'une pièce comportera plusieurs cycles rythmiques relatifs aux différents moments évoqués par l'histoire et renforçant l'effet du chant. Mesures ternaires et binaires peuvent ainsi se succéder sur des périodes distinctes ; la musique coréenne utilisant fortement dans son ensemble une large prédominance ternaire.
Ce cadre rythmique fluctuant permet, en plus des passages narratifs, des effets et de l'intervention de l'éventail, de renforcer l'idée de déroulement de l'histoire dans le temps. Il souligne le caractère des personnages, l'action et l'intensité du drame.

Surtitrer le Pansori

Le pansori, genre né vers le XVIIIème siècle, s'est transmis oralement de maîtres à disciples jusqu'à aujourd'hui. Chacun des cinq pansoris subsistants présente donc une base commune des variantes plus ou moins marquées selon les écoles régionales et leurs maîtres les plus représentatifs. En outre, même si le disciple doit répéter jusqu'à épuisement la moindre inflexion de son maître, il n'en reste pas moins que parvenu à maturité chaque chanteur ajoute sa touche, mêle les versions de deux maîtres différents, amplifie certaines scènes, allège d'autres passages, en fonction de ses goûts et de ceux de son public. En ce sens, on peut dire qu'il y a autant de versions de chaque pansori qu'il y a de chanteurs. Il ne faudrait pourtant pas croire et c'est là le paradoxe, qu'il y ait la moindre place dans le pansori pour l'improvisation. A part quelques très rares adresses au public, qui sont plutôt des respirations « hors texte », le genre est extraordinairement codifié et les variantes ne sont qu'autant de modifications destinées à rester et à être transmises. Vers la fin du XXème siècle, lorsque le chanteur de pansori est passé peu à peu du statut de paria sublime à celui d'artiste reconnu et d'objet d'études, on a commencé à établir par écrit quelques versions de chanteurs avec indications rythmiques et annotations savantes. Il ne s'agit en aucun cas de partitions, mais au moins de base de repérage pour les chanteurs, pour les chercheurs... et pour les surtitreurs, qui peuvent ainsi obtenir un texte de référence pour se mettre au travail !

Qui a eu la chance de voir ces pages comprend la difficulté propre au genre. Il arrive que pour dix lignes de texte, on ait trente lignes de notes. La principale difficulté est que de nombreux passages conservent un état de langue archaïque transmise telle quelle, truffée de termes sino-coréens et de références savantes qui échappent de plus en plus à la compréhension de l'auditeur, voire du chanteur. Il ne faut pas imaginer pour autant que l'on puisse sur cette base reconstituer une version « authentique », « première », de morceaux qui n'ont cessé d'évoluer avec le temps, au gré des attentes contradictoires de ses publics, que ce soit le public populaire des foires et marchés ou le public lettré des nobles confucéens invitant les chanteurs à se produire dans leurs demeures. D'où la dynamique que l'on retrouve dans tous les pansoris entre obscénité populaire et raffinement savant, entre satire du pouvoir et souci de moralisation, sachant que ces couches s'entrecroisent en un millefeuille subtil, dont il convient de rendre fidèlement compte lors de la traduction. Il ne faut pas hésiter à entremêler les registres, en passant de l'extrême lyrisme à la farce outrancière, de la complainte à l'énumération, de la référence la plus savante au pire jeu de mots. Pour se faire une idée approchante, que l'on songe à Rabelais, ou à Shakespeare : il y a dans le pansori quelque chose qui englobe le monde. Ce n'est pas seulement un texte, c'est une musique, une respiration. La traduction du pansori doit pouvoir se couler dans tous ces rythmes mesurés si elle veut en faire souffler l'esprit. Le traducteur a donc besoin non seulement de la transcription du texte, mais aussi de l'enregistrement correspondant. C'est encore plus vrai lorsque l'on passe au stade du surtitrage, puisqu'il va s'agir de découper la totalité du texte en autant de « cartons » calés rythmiquement sur la performance du chanteur.

C'est seulement une fois mis en place la traduction et le découpage qu'on peut s'atteler à la réalisation du surtitrage proprement dit, avec l'idée qu'il doit à la fois rendre compte du sens et de la musique du texte et savoir se faire oublier. On adopte pour cela un certain nombre de principes. Visuellement, on s'arrange pour que chaque carton projeté ne fasse jamais plus de deux lignes d'une longueur maximale donnée (une quinzaine de syllabes), que chaque ligne soit relativement autonome et que leurs longueurs soient identiques ou proportionnées de manière à former des sortes de distiques. Le rythme de projection des cartons doit être assez régulier, pour permettre un temps de lecture confortable, ni trop ni trop peu (environ toutes les vingt secondes), s'adapter aux différents temps (informations plus condensées dans les parties rapides, plus développées dans les mouvements lents) et s'ajuster à certains effets de surprise, de rupture, ou de gags. Le spectateur doit pouvoir capter dans le moins de temps possible le maximum d'informations instantanées combinant la lettre et l'esprit. Le texte est travaillé pour rendre justice à la pluralité des registres et des rythmes utilisés dans la langue originale : il s'agit d'un surtitrage littéraire. En prenant ainsi soin de l'oeil et de l'oreille du spectateur, le surtitrage ne veut être qu'un écho en français du spectacle sur scène, aide et non gêne, oubliable et oublié sitôt que lu.

À sa façon, le surtitrage est une des composantes de la performance, puisqu'il s'agit de lancer en direct le texte en suivant sans un instant de répit l'interprète, avec tous les aléas du direct, adresses non prévues au public, au joueur de tambour, ou pire, inversion de parties ou disparition de passages plus ou moins longs ! Le surtitreur est là, dans la pénombre, texte coréen découpé numéroté à sa gauche, texte français à sa droite, l'ordinateur au centre et le doigt sur la commande du power-point, lançant un à un les cartons simultanément à l'attaque du chanteur, prêt à toute éventualité. Lorsque tout marche, c'est tellement magique que l'on a vu des spectateurs persuadés que la traduction était rédigée et tapée en direct...

Han Yumi et Hervé Péjaudier dirigent la collection Scènes Coréennes aux Éditions Imago. Comme traducteurs et surtitreurs ils ont notamment collaboré avec le Festival de l'Imaginaire et le Festival d'Automne et reçu le Prix Culturel France-Corée en 2000.
Lors du concert de AHN Sook-sun à Caen le 08 novembre 2007, le sur-titrage fut assuré par Han Yumi.

Le cinéma autour du pansori

La Chanteuse de pansori est le film qui a révélé aux cinéphiles occidentaux le talent d'Im Kwon-taek : s'inspirant, dans la forme, du pansori, un opéra coréen écrit pour un chanteur et un percussionniste, le cinéaste signe un grand mélodrame, doublé d'une fresque sur la Corée des années 30. Il construira sur le même modèle Le Chant de la fidèle Chunhyang, récit d'un amour impossible au XVIIIème siècle, présenté à Cannes en 2000, et connaîtra la consécration deux ans plus tard avec Ivre de femmes et de peinture, portrait d'un peintre jouisseur, salué par un Prix de la Mise en Scène à Cannes.

La chanteuse de pansori
Genre : drame historique
Réalisateur : Im Kwon-taek
Acteurs : Kim Myeong-gon, Oh Jeong-hae, Kim Gyu-cheol
Réalisation : 1993
Durée : 112 mn
Synopsis : dans les années 1930 un chanteur de pansori (Kim Myeong-gon) enseigne son art à ses enfants afin de transmettre son talent. Les enfants, une fille (Oh Jeong-hae) et son petit frère(Kim Gyu-cheol) deviennent ainsi chanteuse et tambour. Cependant, en se modernisant la société se désintéresse peu à peu de ce genre de récital et le frère finit par abandonner cet enseignement éprouvant et s'enfuir de la maison. Le père craignant que sa fille, elle aussi ne s'enfuie, la rend aveugle. Atteinte de cécité, elle s'implique encore d'avantage et atteint un niveau d'excellence. Le temps passe et son frère erre à sa recherche, il finit par la retrouver par hasard dans une auberge de campagne. Ils passent alors toute la nuit à chanter ensemble et exorcisent ainsi leur longue séparation.

Le chant de la fidèle Chunhyang
Genre : drame historique
Réalisateur : Im Kwon-taek
Acteurs : Kim Sung-nyu, Cho Sang-hyun, Lee Jung-hun
Réalisation : 2000
Synopsis : un chanteur de Pansori interprète sur scène et en public l'histoire très connue de « Chunhyang »... Au XIIIème siècle, le jeune Mongryong, fils du gouverneur de la province de Namwon, tombe amoureux de la belle Chunhyang, fille d'une courtisane retirée. Les deux jeunes gens se marient en secret mais l'histoire les sépare. Chunhyang reste alors sans nouvelles pendant trois ans... Un nouveau gouverneur brutal et sans pitié ayant entendu parler de sa grande beauté, veut forcer Chunhyang à son service. Malgré la loi qui l'oblige à obéir en tant que fille de courtisane, Chunhyang refuse et ne cédera en rien. Pendant ce temps, Mongryong a brillamment passé ses examens et se trouve chargé par le roi d'une mission secrète : contrôler les provinces. Il arrive lui-même à Namwon où, déguisé en mendiant, il apprend l'emprisonnement et le sort réservé à sa fidèle épouse...