Matthieu Lechevallier & Rémi Estival

photos de Rémi Estival et Matthieu Lechevallier "à l'antenne" en studio radio
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Actu publiée le 12/02/2019
Entretien croisé
Côte à Côte

Dans La Gazette # 25 (janvier à mars 2019), Le FAR propose une cartographie des radios (FM, numérique ou Webradio), qui en région programment régulièrement des artistes de Normandie.
Pour mieux comprendre la diversité et les enjeux du secteur de la radio en région Le FAR invite Matthieu Lechevallier (M.L.) de Ouest Track Radio et Rémi Estival (R.E.) de Radio Bazarnaom à répondre à quelques questions :

 

Quelqu'un, ou bien quel événement, vous a motivé à faire de la radio ?

M.L. : J'ai toujours été fasciné par la radio. J'habitais la campagne, et je bidouillais l'antenne de ma chaine hifi pour essayer de capter les radios diffusées depuis Le Havre. Et je me souviens vraiment cette sensation de découvrir une nouvelle fréquence, c'était un peu comme la découverte d'un nouveau territoire.
R.E. : Henri Legrand, mon ancien chef de service à la Maison de Radio France et Jacques Van Den Driessche, des monstres de connaissance et d'histoire de la radio.

Avez-vous un-e animateur-trice de référence ?

M.L. : Oula... j'ai beaucoup écouté la radio étant jeune : Fun Radio et Skyrock vers le milieu des années 90. Je pense que le programme le plus marquant était l'émission animée par Maurice sur Skyrock après 22h en semaine
R.E. : Bernard Truchon et Jean-Gérard Legouillannec (Personnages de Radio Bazarnaom version spectacle).

Radio libre, de proximité, militante, de services ? Quels objectifs et valeurs défendez-vous ?

M.L. : Tout ça mon capitaine ! Notre projet a émané d'une volonté de bénévoles qui ne trouvaient pas leur compte dans la bande FM existante sur Le Havre. Tout d'abord, on défend une programmation musicale exigeante et ouverte, renouvelée chaque semaine et très actuelle. Ensuite, nous revendiquons l'idée d'être un haut-parleur des havrais : c'est une radio pour les havrais (et son agglomération), par les havrais.
R.E. : Radio libre et militante absolument ! La seule radio qui ne veut pas passer ni de tubes ni de pub déjà !! Défendre des titres méconnus ; défendre la diffusion en live en direct afin de rencontrer les groupes locaux ; défendre aussi la parole des militants lors de conflits. Etre sur le terrain et capable de monter des émissions très rapidement. Radio Bazarnaom défend enfin les métiers de la radio et la façon de le faire en respectant les règles de diffusion et la haute technicité de ce secteur.

Y-a-t-il un morceau de musique qui vous a toujours accompagné ?

M.L. : Non impossible... Il parait que l'on arrête de faire des découvertes musicales après 27ans. Et bien, à 40 je n'ai jamais écouté autant de nouvelle musique de toute ma vie. Ca en devient presque une addiction et une boulimie. Et pourtant, ça fait 20 ans que je bosse dans le milieu des musiques actuelles. Chaque semaine est faite de nouveaux morceaux qui vont m'accompagner et que j'aurais plaisir à réentendre au hasard de la playlist dans quelques années.
R.E. : Trop !!

Savez-vous quel(s) public(s) ne vous écoute(nt) pas ? D’ailleurs en ciblez-vous un particulièrement ?

M.L. : Je ne sais pas quel public ne nous écoute pas. Mais je sais que nous sommes écoutés localement par des gens âgés entre 25 et 45 ans et qui ont déjà une appétence pour la musique, la vie culturelle locale, etc... un public un peu déjà conquis... Alors on essaie d'élargir notre champ en allant faire de la radio partout en ville, dans les quartiers, etc...
Néanmoins on sait que notre format musical peut être un peu effrayant : il n'y a pas de hits, on ne doit diffuser aucun titre du top 40... Donc parfois les gens nous reprochent qu'ils ne connaissent pas assez les titres que l'on diffuse. Mais c'est exactement cela qu'on veut faire : juste allume ton poste, et laisse la musique défiler. Tu vas voir que la musique est bien plus riche et diverse que ce que l'on peut entendre partout ailleurs.
R.E. : Ceux qui écoutent encore les autres radios et c'est très bien. Il faut de la diversité, c'est très important. On ne cible pas particulièrement. Assez naturellement il semble que nos auditeurs aient notre âge. Etonnant non ? A priori cela irait de 25 à 55 ans.

Comment percevez-vous l'évolution du secteur ?

M.L. : On sent que la période des radios libres est belle et bien révolue. Les grands groupes de radio ont fait main basse sur le peu de fréquences disponibles. Et les radios associatives font figure d'irréductibles gaulois avec les plus grandes difficultés financières à exister. L'arrivée du DAB+ (Radio Numérique Terrestre) pouvait laisser espérer une décongestion du nombre de fréquences disponibles, mais pour le moment peu de nouveaux projets apparaissent.
Après, l'internet a redistribué un peu les cartes en permettant de sortir des dogmes de la radio, avec de nouveaux concepts, de nouvelles esthétiques, de nouveaux modes de consommation (podcast), etc... L'image d’Épinal de la radio, c'est le transistor dans la cuisine ou l'autoradio.
R.E. : Les radios vont se déployer sur la diffusion numérique DAB+. Comme à l'époque des radios libres il y aura des regroupements et aussi des perdants. L'offre va évoluer pour pouvoir remplir les multiplexes de diffusion et cela va certainement engendrer la création de radios thématiques qui confortent les auditeurs mais les enferment dans ce qu’ils connaissent.

A quelles difficultés êtes-vous régulièrement exposés ? Relevez-vous des besoins particuliers en région ?

M.L. : Pour le moment, notre problème principal est de consolider un modèle financier. Nous arrivons à survivre grâce à différents appels à projet. Mais d'une année sur l'autre, il est difficile de se projeter. Et il faut savoir que les radios associatives sont contraintes de ne pas dépasser un certain seuil de recettes publicitaires. La radio étant un média "gratuit", c'est assez délicat d'imaginer un modèle économique qui ne dépende pas en grande partie de financements publics. Et sur ce point, les collectivités sont un peu frileuses sur le principe de financer un média, et par rapport à l'indépendance de l'information.
R.E. : Travailler avec des bénévoles impose d'être à l'écoute et souple. Parfois, on est un peu obligé de négocier, de laisser filer. Pas forcément facile de faire comprendre l’exigence que l'on veut mettre en place.
Coté groupes, les propositions sont multiples mais on ne peut pas être au four et au moulin. L'activité radio est extrêmement chronophage et le repérage des groupes demande beaucoup de temps que l’on n’a pas forcement.

Qu’est-ce qui, selon vous, fait qu’un projet musiques actuelles peut être repéré et programmé sur les ondes ?

M.L. : Déjà, pour qu'un projet soit repéré, il faut qu'il soit écouté et il faut qu'il corresponde à la ligne artistique défendue par la radio. Cela implique donc la présence d'un ou plusieurs programmateurs radios.
C'est ce que l'on fait chez Ouest Track. Deux fois par semaine, on épluche les sorties musicales, on fouille sur internet à la découverte de nouveaux artistes, on répond aux sollicitations par mail.
Mais bien souvent, les équipes permanentes au sein de radios sont en effectif très réduit. Et la radio est une activité très chronophage. Pour avoir échangé avec certains de mes collègues qui ont coordonné des radios associatives, ils ont parfois du mal à consacrer du temps à cela.
R.E. : Tout dépend du groupe. Nous fonctionnons au coup de cœur ou au réseau. Avant tout, je vais inviter un artiste si il vient me voir et que le contact humain passe bien. C'est finalement très subjectif.

Quel meilleur souvenir gardez-vous d'une interview d'artiste ?

M.L. : Oula, il y en a beaucoup beaucoup. Mais je pense que le plus beau moment que l'on a vécu sur la radio est l'interview et le live en direct du groupe anglais Too Many T's lors du dernier festival Ouest Park. Ce n'est pas moi qui ait mené ça. Mais je suis fier de mes équipes sur ce coup-là.
On avait essayé de tout caler en amont avec tous les artistes. Et dans la journée, on apprend que le groupe n'était absolument pas au courant qu'ils devaient faire un live pour la radio. On y comptait  
beaucoup... Donc on était déçu et on se disait que c'était plié. Puis finalement, à l'arrive du groupe : des crèmes. Ils acceptent de faire l'itw + un live privé à 30 min de monter sur scène pour jouer durant le festival. Grand moment !
R.E. : Tony Randon (dit Tony Massive disquaire à Londres mais pas que) interviewé par Khalifa dans le studio sur un canapé. Il nous a passé des disques. Une émission en toute simplicité.

Des passerelles sont-elles envisageables en Normandie au sein de la filière des radios ?

M.L. : Il existe déjà des passerelles historiques entre plusieurs radios. On citera les liens entre HDR et Principe Actif. Ou ceux entre Radio 666, Phénix et Pulse. De notre côté, nous avons eu
un sacré coup de main au démarrage par Principe Actif et HDR.
Entre les différentes radios "amies" réparties sur l'ensemble du territoire normand (web et hertzienne) on peut imaginer faire des émissions mutualisées, des échanges de programmes ou couvrir ensemble des événements liés aux musiques actuelles puisque c'est ce qui nous a réuni.
R.E. : Actuellement nous sommes sur la mise en place de rendez-vous le plus régulièrement possible. Une bonne chose que de se connaitre enfin, pour des projets souvent similaires.
L'échange de contenus ne sera envisageable que lorsque les méthodes de productions seront similaires. Pour l'instant il semble difficile d'échanger des émissions sans un minimum de socle de production identique.

Une anecdote, un flop, … ?

M.L. : Je n'ai rien qui me vient en tête. Mais je pense que ma plus grande hantise - et ça m'est déjà arrivé - c'est la quinte de tout à l'antenne. Celle où tu n'arrives plus à parler et avec laquelle tu ne peux même pas annoncer le prochain morceau de musique... Grand moment de solitude !
Mais aussi plein de souvenir, de fou rire avec les bénévoles. Je suis fier de la façon dont on a réussi à mettre en place un projet qui fédère avec, à l'intérieur, des gens de tous âges et de toutes classes sociales.
R.E. : Des fous rires avec l'équipe du Bazar lors des sorties de la radio ou au studio 41, on en a plein les poches !!!

Pour quelle AUTRE radio aimeriez-vous travailler ?

M.L. : Si nous n'avions pas mis en place ce projet, je ne pense pas que je me serais un jour projeté à travailler en radio... Donc c'est un peu Ouest Track ou rien.
R.E. : FIP mais c'est à Paris et je l'ai fait pendant 17 ans ! Donc je passe !

 

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